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Bout de Terre

Les cris des enfants concurrencent le chant des oiseaux. Nous veillons sur un jardin fantôme. Prenez au fond de la ruelle, nous sommes au bout de la voie : dans un couloir. Certains diraient dans une impasse. Nous choisissons la transhumance.

Une pelouse en façade. Une de plus en alignement de ces petites maisons type ouvrières. Les fenêtres ceinturées de briquettes rouges. Une façade triste, mine grise. Une porte, deux portes plutôt, comme un sas pour rejoindre un jardin de poche à l’arrière, cloisonné par de hauts murs d’écoles. A l’étroit dans des pots, les Jardins de Calipso survivent un peu  dans ce rectangle de verdure, emprisonné dans ce grand univers de cours d’écoles bitumées. Les cloches de l’église tellement voisine côtoient-elles l’air débonnaire de chouettes Effraie ? Nous sommes au 15 d’un boulevard, dans un gros bourg mayennais. Village perdu dans une grande plaine où les seigneurs sont les chevaux. Le cheval a ici son panthéon. Les clôtures aux palissades en bois courent sur des kilomètres, formant comme une symétrie axiale aux champs de céréales trop réguliers –où pas un seul épi ne dépasse-champs d’une agriculture conventionnelle qui dessinent ce paysage du haut Maine. C’est ici, dans une bulle remplie d’ennui et d’attentes, que Benoît et moi avons posé quelques valises, plutôt quelques pots.

Les trois carpes Koï sont mortes, cet été sous le soleil brûlant, dans un suicide. La lessiveuse qui leur servait alors de sarcophage se remplit désormais de l’eau de pluie, débordante de vide.

Des cannes noires de Phylostachys se dressent à différentes hauteurs pour barrer un petit potager. Un écran, une clôture inspirée de celle qui forme l’enceinte des jardins du Quai Branly à Paris. Les mésanges charbonnières viennent s’y percher en haut des cimes donnant un léger mouvement de balancier au bambou. Dans cet ilot de verdure emmuré comment faire entrer la Nature entière, toute la biodiversité ?

Un composteur construit avec quatre palettes pourrait bien attirer quelques rongeurs indésirables mais il accueille déjà certainement nombres d’insectes volants ou décomposeurs. Ici la nature morte pour commencer l’entrée de la biodiversité. Puis à l’automne, s’est ensuivi l’installation de nos deux nichoirs à mésanges, très vite visités. La grelinette a refait quelques sorties aussi dès l’automne dernier pour travailler une petite parcelle où engrais verts (trèfle incarnat et  seigle) ont été semés. Notre cage a été suspendue devant la fenêtre de la cuisine faisant office une fois de plus de mangeoire avec graines de tournesol et boules de graisse. Cependant, celle-ci proche de la maison n’attire « que » les mésanges et rouge-gorge, familiers. Alors en janvier dernier, j’ai décidé de construire deux nouvelles mangeoires : une format boite à lettres qui se trouve vers le fond du jardin emmuré, la seconde en forme de plateau surmonté d’un toit double pente placée sur un piquet de châtaignier au centre de la pelouse du jardin d’accueil. Quelques heures après leur installation, les deux mangeoires étaient visitées. La Nature sait se faire très vite une place, même dans un si petit espace. Suffit d’un interstice. Nous attendons aujourd’hui toujours la venue des chardonnerets, patiemment. Progressivement après les mésanges, nous avons vu les pinsons des arbres venir évoluer autour des mangeoires et au moment où j’écris ces lignes je peux observer un couple de Verdier qui squatte ! Un couple de rouge-queue a fait depuis peu son apparition, arpentant non pas la mangeoire mais le sol de notre bulle de nature… Désormais le ciel de ce bout de terre, jardin du 15, s’est animé.

Dans ce jardin clos, comment accueillir plus d’insectes auxiliaires ? Par une porte, sans nul doute ! Une porte en chêne vermoulu attendait une seconde vie, gardée précieusement sans trop savoir quoi en faire. Et si d’une porte en vieux chêne nous ouvrions un hôtel… à insectes ? Déclouer les planches, scier. Le tour était joué, ou presque car il m’a fallu glaner quelques palettes par ailleurs. Le plus dur était de nous persuader de l’efficacité d’une telle structure. Après documentation, nous sommes tombés sur un modèle présenté par Terre vivante, celui d’un couple allemand Helga et Hans-Dieter Sachse. Un modèle loin de celui que l’on vous vend une fortune clé en main dans une jardinerie : vous voyez bien celui qui fait joli, qui fait plastique ! D’abord, je pense qu’il faut le fabriquer soi-même avec une certaine connaissance des insectes que l’on peut accueillir. Pour les bourdons, j’ai fait une boite avec un trou d’entrée d’un centimètre de diamètre avec en-dessous une planchette d’envol. La chambre a été remplie de foin. Une autre boite avec des fentes horizontales a été remplie de paille pour les chrysopes. Des briques creuses pour les abeilles solitaires, des pierres au rez-de-chaussée pour des orvets ou lézards, des pommes de pin à l’étage pour les perce-oreilles. Également, des tiges creuses de Sambucus (Sureau) ou de plantes vivaces trouvées sur place tel l’Eupatorium accueilleront peut-être des abeilles. Quant aux rondins de bois percés, ils seront visités par des abeilles et guêpes solitaires, les osmies. Les carabes disposeront de vieilles branches et, de leur côté, les insectes xylophages  de vieux bois empilés. Enfin, au centre de notre hôtel, on observera trois petits pots en terre cuite retournés et remplis de foin pour nos amis les forficules !

Dans ce jardin clos, comment s’ouvrir, s’offrir le vol d’un papillon ? Semées au début de printemps graines de phacélie, moutarde blanche, panais et cosmos (Sensation blanc) pointent derrière la basse clôture en treillis soudé. Des milliers de cotylédons dans un unique soupçon… Qui pour soupçonner qu’ici, au bout de rien d’un chemin qui ne mène nulle part sinon à nous, un bout de terre ferait sa part ? Ferait sa part.

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Entropismes

Une pluie battante cognait sur les vitres. Des dizaines de kilomètres parcourus pour voir un petit jardin qui semblait énigmatique. Sous la mousson. Aux confins de l’orne.

Athis, on dirait le nom d’une déesse ou d’un cinquième mousquetaire déchu ! Cette visite est lointaine, embrouillée, embrumée. Cependant, je ravive ce souvenir par une mélancolie, goût de la finitude. Notre reflet sous un parapluie dans les diverses miroirs, posés dans cet « Intérieur à ciel ouvert », renvoie à peine l’image. L’hydrangea bleu parmi les fougères, dans son pot, est pleinement dans son élément. Il éclaire. Il faudra plus loin se protéger sous une tonnelle naturelle, faite de bambous, laissant apparaître -par une sorte de jalousie vivante- le cube en verre, énigmatique. Posé en suspens. Est-ce la porte de sortie ? Ouverture sur un autre monde. Le monde après la pluie. Il pleut pour l’instant à l’intérieur. Et les dégradés de vert de l’autre côté du cercle, posé comme un emporte-pièce dans la haie, ont un air délavé. C’est confus. Je me souviens sans certitude de succulentes dans un jardin de gravier ou l’ai-je imaginé ? Je me souviens du gigantisme d’une ombellifère, la Berce du Caucase qui, selon le propriétaire du lieu, était urticante à un point qu’elle brûlerait au second degré – ou est-ce une exagération ? Cet « Intérieur » fut un refuge, un abri de quelques minutes sans jamais parvenir tout à fait à y pénétrer… Le monde après la pluie, peut-il de figer ? Athis, c’est réveiller l’esprit, le fantôme d’une œuvre. Aujourd’hui, elle a certainement disparu. Comme si elle n’avait jamais existé :

Des rubans noirs font une spirale au-dessus de nos têtes. Élevés. Un trou noir au-dessus de nos têtes. Y avait-il encore des feuilles, une frondaison, accrochées à ces hauts hêtres bordant le chemin ? Ces lattes de bois cloutées enlacent les arbres et les font se rejoindre. C’est une auréole sombre au milieu du bois. Le bois Charles Meunier-Velay. Des volutes.

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Sous son toit de feuilles d’un vert vigoureux, un cercle noir -limité mais sans fin – relie plusieurs troncs solides et bien droits. Comme une « ombre silencieuse » suspendue entre ciel et terre, il nous rappelle le cycle universel de la vie, la fugacité des interventions de l’homme et l’équilibre fragile de la nature. Rainer Gross.

Je voyage. De la poudreuse lancée en l’air qui disparait. Petites réminiscences. Je cherche constamment cette image d’Arte d’un mur qui serpente à travers des arbres d’une forêt, s’interrompt près d’une route pour continuer vers les torrents d’une rivière. Tout à coup l’écosse. L’écorce des arbres. Les volutes me rappellent. M’appellent. Le mur de pierres se finit-il plongeant dans la mer ou en émerge-t-il ?

Il y a ces cocons grandeur humaine, sarcophages en bois, de Chaumont. Il y a ces cairns au sommet. Il y a cette sphère –en osier ?- trônant au milieu du jardin de mon maître de stage, paysagiste. Il y a le land art. Dans les années 60, des artistes anglo-saxons veulent se libérer des diktats académiques et sortir des galeries, des écoles et même de leurs ateliers. Robert Smithson, aux Etats-Unis, est l’un des précurseurs ; celui qui va théoriser le land art. Il aura à son actif quelques œuvres notoires comme cette jetée démesurée en forme de spirale rappelant les tourbillons des eaux du Grand Lac Salé dans l’Utah au bord duquel elle a été construite. Spiral jetty, c’est son nom, est faite de boue, de cristaux de sel, de rochers basaltes et de bois. Cette spirale, enroulée dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, a été submergée pendant trente ans par la montée des eaux du lac avant de réapparaitre lors d’une sécheresse en 2002 pour enfin disparaître sous les eaux jusqu’à aujourd’hui. Robert Smithson est mort à l’âge de trente-cinq ans, laissant des œuvres inachevées.

Ces artistes travaillent en collaboration avec la Nature, ses cycles. Celle-ci leur fournit matériaux. Ils ont en commun la marche, la recherche et l’imprégnation de sites. Richard Long déplace des éléments naturels lors de ces marches, du bois des pierres des fleurs pour créer souvent des lignes. Des cercles. Ces auteurs du land art sont obsédés par des formes que l’on retrouve dans la nature. Et rien ne reste. Tout s’effondre. Comme les sphères, sortes de grosses graines de pierres ou de bois qu’Andy Goldsworthy construit, reconstruit quand tout s’écroule. Plusieurs fois d’affilé, il lui faudra refaire et refaire avant que la mer monte. Puis la marée emportera tout, un jour ou l’autre.

Le mur est-il toujours là ? Pour combien de temps ? Les pierres sèches se couvrent-elles de mousses, de lierre ? Tombent-elles ?

Que reste-t-il de nos deux corps en-dessous de l’auréole de bois noir entre les hêtres centenaires d’Athis après la pluie ? Des feuilles sèches jaunies entourées de feuilles brunes détrempées. Un léger contraste que le vent dispersera, sans que nul ne s’en aperçoive.

Chaumont, un parc à écrins : petits cabinets de curiosités

Depuis tous ces jours, des gens défilent sans me voir. Ils me frôlent à l’entrée secondaire, lorsqu’ils passent par le potager. Et puis, dans la lumière diffuse d’un matin, l’haleine chaude d’un enfant peut-être est venue me détacher du faible lien qui me retenait encore à mon géniteur, un Tragopogon porrifolius.

Tragopogon porrifolius

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C’est un akène à aigrettes, transparent virevoltant dans le vent. Pourtant serait-ce un bijou de l’éphémère. Il se détache de la boule cotonneuse se dispersant aux quatre coins des jardins, permanents ou non, semant la zizanie jouant l’improvisation dans ces théâtres de verdure, petits cabinets de curiosités… Il s’accroche à une aiguille d’un cèdre du temps de la Princesse de Broglie, bascule dans le vide dans un grand vertige. La chute est étrangement légère. Il glisse sur la rugosité de l’écorce d’un fût posé au sol, comme planant au-dessus de monts alpins ; percute. Le flot d’un souffle fait tournoyer, aspiré. Un entonnoir de bois rétracte, étire, rétracte les morceaux les rondins les troncs les rondins les morceaux. C’est toute la gravité de l’univers sous pression. Un tube semble tout aspirer. La spirale. Un trou, un trou noir. Dans les prés de Goualoup. Il est siphonné.
Carbon pool, Land Art par Chris Drury

Noir. Vous passez dans un tube, un tube digestif. La Nature, prédatrice, ici vous avale. On a mis la nature en cage, dans des caisses comme s’il s’agissait de félins féroces. Les couleurs qui prennent la lumière sont attractives pour les proies de passages. Sommes-nous ceux qui observons ce plantes carnivores au travers des barreaux ou est-ce nous que la Nature observe, dévore de son œil ? Noir.
Il contraste avec ses aigrettes blanches dans cette anti-chambre noire. La rareté réside dans les floraisons ou les feuillages empourprés, assombris presque noirs. La recherche absolue de l’impossible végétal : un dalhia noir ou un Sureau nommé ‘Black Lace’. L’univers se perd dans une obscurité, malléable comme le verre.
Vous vous déposez sur ces culots de bouteilles aux couleurs vives, alignées. Elles forment une grande paroi déformante. Derrière il y a un monde de coloristes, avec leurs plantes tinctoriales. On met en bocal les pigments comme on mettrait des épices, chères. Puis on tisse. Dans ces bouteilles éprouvettes, on dirait que l’on vous élève comme du coton.
Un akène aurait-il toute sa dimension si on le mettait comme ces précieux porte-bonheur, les trèfles, sous verre ? De la plante rare à la plante invasive, il n’y a parfois qu’un pas : du trifolium ou de l’oxalis lequel faut-il encadrer ? Au quel faut-il laisser la liberté ?
Vous, si léger, vous êtes-vous laissé enfermer dans ce tableau rempli de nuances bleues ? Peut-on contenir la beauté de la Nature dans une œuvre d’art ? La nature va-t-elle sortir du cadre ?
Il explore des caisses, des trésors comme un certain Phileas. Comme une bouture, il aimerait se mettre au chaud, dans un nid douillet, sous la verrière parmi les vieux outils. Tomber au fond d’un pot de terre où la paroi serait comme une rampe d’envol …
Une ascension vers le vide, vers le ciel. Vous traversez alors un désert de cactus et de plantes succulentes. La chute vous emmène dans un courant d’air, dans le courant de la Loire ; miroir majestueux où un jardin secret pourrait se refléter, changeant d’un cadrage à l’autre. Jardin secret dans un écrin d’herbes folles et plantes sauvages : Cirsium, Stipa et Sedum rampant. Comme si tout s’était semé de lui-même. Dans la profusion, vous voyez défiler des collections des rêveries des fantasmes avec un jardin comestible mis sur une table. L’opulence de la nature a un caractère sacré tout comme ces masques africains qui remplacent soit des têtes de fleurs soit leurs tuteurs.
Il est pris dans un tourbillon, bringuebalé tout à coup sur la surface d’un tamis. Parmi la récolte des graines. C’est dans ce jardin aux milles noms latins, dans ce jardin des graines qu’il se disperse.

La lumière se fait seulement sur une fougère. On est revenu où tout commence. Il y a une sorte de volcan et des plantes primitives, pionnières semblent s’installer après un bouleversement. Voilà, les mousses et les lichens colonisent. L’akène s’est posé ici en silence…
La lumière se fait seulement sur une fougère. On est revenu où tout commence. Il y a une sorte de volcan. Des plantes primitives, pionnières semblent s’installer après un bouleversement. Voilà, les mousses et les lichens colonisent. L’akène s’est posé ici en silence…

Lien sur le Festival International des Jardins : http://www.domaine-chaumont.fr/

(Flou)

Il pourrait dessiner au râteau ces ondulations dans les graviers blancs. Poser ses pas dans celui de l’autre, confondus dans ces dalles d’ardoises au sol. La porte de la cave les attend, béante. Les culs de bouteilles en verre rangés dans leurs casiers font comme un mur étrange, déformant, flou dans ce jardin sec de Clermont-Créans.
Il marcherait entre le Loir et ce jardin classique avec ses Magnolia grandiflora en topiaire. Il pourrait s’enivrer des parfums des roses-thé chinoises et se perdre dans le labyrinthe de buis. Cependant il serait à la recherche désespérée d’une Agastache foeniculum. En toile de fond, l’ombre de la façade Renaissance du château.
Il y aurait cette odeur de Reseda introuvable. Cette petite fille sur le bout de sautoir parlant seule au milieu du second bassin d’une piscine naturelle. La maison aurait cette désuétude avec des volets vermoulus, devenus grisonnants par le temps. Le Sequoiadendron lui parlerait de ses peurs.
Il pourrait être cette lame qui taille en nuages ou par transparence. Etre ses quatre mains pour un jardin. Il pourrait être traversé par cette allée d’Ormes Sapporo Gold.
Il pourrait avoir forgé la grille il y a 250 ans pour cette ancienne entrée de relais postal. Il pourrait être cette eau dans le bassin maçonné collectée via des canalisations en terre cuite. Il pourrait être le reflet de ce jardinier crachotant les mots latins comme la radio près de la cabane au toit végétalisé grésille. Il pourrait être le capricorne qui fait abattre les chênes du parc. Il pourrait être ce soleil cuisant qui enveloppe les Cephalaria gigantea, les Sisyrinchium, les Bupleurum fruticosum ou encore les Centaurea macrocephala. Il pourrait être cet autre, ce jardin qui n’en est déjà plus un.
Il pourrait être ces cailloux qui accueilleront sans faillir un jour ou l’autre des graines de plantes pionnières. Elles lèveraient dans ce jardin de graviers.
Il serait alors ces Cerinthes qui mettent du bleu profond à l’entrée de graviers blancs.
Il est dans le flou. Dans la nuance, les couleurs. Il est l’Autre… rendez-vous.

 

Rendez-vous aux Jardins 2015 avec dans l’ordre de la promenade dans quatre jardins : Le Colombier du Vigneau à Souligné-Flacé, Parc et jardins du château du Lude (et sa fête des plantes), Le Jardin de la Grille à Durtal, Herbe folle et Digitale à Clermont-Créans.

Laisser-faire… le vagabondage !

Ses petites pousses rouges, fragiles, ont fini par casser la terre avec une force inouïe. Nous guettions depuis des semaines son arrivée, s’étant fait à l’idée de ne pas le revoir grandir, l’Eupatorium maculatum ‘Glutball’. Mars et ses frayeurs de ne pas voir tout réapparaitre. Et puis la Nature nous invite à un étonnant voyage. Sans compter les vagabondages ! La Persicaria polymorpha semble être revenue du monde des morts-vivants. Avec l’hiver, souffrante ; avec avril, envahissante.
Les réveils tardifs sont parfois les plus étonnants. Plongés dans leur sommeil hivernal, les Hostas et les Rodgersias s’éructent à grande vitesse. C’est beau de voir tout ce monde grandir.
Des centaines de plantules recouvrent désormais le massif du dernier quartier. Fin mars, après avoir retiré cartons et feuilles qui recouvraient le dessin du futur massif, j’ai commencé à remuer la terre à l’aide de la grelinette. Puis, j’ai fini par céder à la tentation de l’engin mécanique : la motobineuse. Après plusieurs passages, en large en travers, et un écrasement des mottes à l’aide d’un croc j’ai planté une sélection de vivaces –en partie acquises à Saint-Jean de Beauregard. Ensuite, j’ai semé notre jachère fleurie Novaflore, censée attirer moult papillons ! Il ne restait plus qu’à laisser-faire !
Aujourd’hui, la taupe a grossi le trait : de ses monticules, elle a surligné le contour. Mais nous n’intervenons plus dans le processus naturel du tableau « évolutif ». Les vivaces ont été absorbées par les annuelles ou bisannuelles de la jachère qui semble se densifier de jour en jour. La Salvia pratensis ‘Serenade’ avec sa floraison printanière a pris de l’avance et sort du lot. Quant aux Briza media, elles ne sont pas en reste balançant leurs épis au vent. Ce nouveau massif, nous l’avons pensé dans la veine naturaliste la plus « hard » ! Pour cela, nous avons essayé de retranscrire l’idée globale du « manuel » Laissez faire ! L’art de jardiner avec les plantes qui se ressèment toutes seules (aux éditions Ulmer) : jardiner avec la nature et non plus contre elle. Nous avons planté dans l’optique de nous laisser surprendre, le choix des plantes était donc primordial : presque toutes vont se ressemer. Knautia macedonica, Verbana hastata, Verbascum bombyciferum, Sedum matrona pour celles apportées en godets. Tragopogon porrifolius (Salsifis cultivé) et Atriplex hortensis rouge (Arroche) en ce qui concerne les semis ajoutés à la jachère. Bien entendu sans oublier d’y placer quelques graminées : des Miscanthus sinensis ‘Rotfuchs’, Panicum virgatum ‘Dallas Blues’, Panicum  virgatum ‘Squaw Select’ et Pennisetum macrourum.

D’autres vagabondent déjà en dehors de leur massif d’origine ! Comme les Centranthus (Valériane rouge et blanche), les coquelicots (Papaver rhoeas) ou les Nigelles de Damas, les Juliennes des Dames (Hesperis matronalis) et pour la première fois cette année le Geranium phaeum. Sans le savoir réellement, nous avons fait du « jardin en mouvement », concept cher à Gilles Clément. Ce dernier n’est pas le seul à avoir le monopole du laisser-faire au jardin. Notre ouvrage cite entre autres Wolfram Kunick comme étant le « pionnier des pionnières » ainsi que la « vague hollandaise », notamment Piet Oudolf, Henk Gerritsen ou Ton ter Linden. Contrairement à ce que l’on peut croire, le laisser-faire demande un travail constant, quasi quotidien en ce qui concerne la gestion des « indésirables », prélevées manuellement. Un travail difficile puisque la main de l’Homme doit être insoupçonnable… Les jardins de Great Dixter et Waltham Place près de Londres en sont des exemples remarquables de « naturel » dans un écrin formel. Enfin, ce livre a été une source d’inspiration en me présentant le travail de la paysagiste Madelien van Hasselt dans son jardin néerlandais (eh oui encore là-bas !) : Het Vlackeland, ne laissez pas son nom vous échapper. « Son jardin est un merveilleux exemple de l’effet époustouflant que l’on peut obtenir en très peu de temps avec des plantes qui se ressèment spontanément. Il illustre la diversité obtenue, ainsi que l’ordre qui émerge du chaos ».
Il était lisse, juste dessiné. Bien cerclé. Je l’ai rêvé foisonnant, éparpillé, luxuriant. Maintenant, il vagabonde. Il m’échappe même.

laissez faire

Selon Saint-Jean

20 cm. De quoi vous donnez envie d’avoir cet Allium (bien) nommé ‘Globemaster’ au jardin. Le diamètre impressionnant de son inflorescence nous propulse sur une autre planète. Effet bombe atomique.

Argentay – Les Verchers sur Layon. Un dédale de petites rues où des maisons à la pierre blanche de pays ou anciennes habitations troglodytes s’érigent comme les mots sans cesse inventés par Schéhérazade. Nous ne sommes nulle part. Benoît arpente l’un des tunnels, trouve le Verbascum bombyciferum et me dit : « Elle est bizarre cette plante, on dirait qu’elle vient d’une autre planète. Elle nous ressemble ». C’est notre monde onirique. On est un peu ailleurs et un peu chez nous en ce vendredi après-midi d’avril, chez Bella et David Gordon des Pépinières Plantagenêt : seuls parmi des centaines de plantes. Avec un plan du dernier quartier (de lune), on pouvait étirer les comètes, se prendre au jeu de sortes d’épithètes accolés au nom des plantes tels ‘Little Maid’, ‘Dallas Blues’ ou ‘Squaw Select’ ! Des ronds sur le papier se muaient en atmo-sphères dans nos mains.

La circulation se ramifie en tous sens. Nous sommes aux portes des Ulis 2. Le grand champ qui fait office de parking pour la fête des plantes de printemps à Saint-Jean de Beauregard ouvre le paysage sur les grandes tours de la banlieue. Gigantea. Un lendemain, un samedi sur la terre. L’après douceur angevine…, le tout-Paris se presse. Autant de cases où mes idées viennent se blottir dans la tour circulaire du pigeonnier. Nous voici, Benoît et moi, en pigeons voyageurs. En quête d’autres épithètes latines. Le giganteum de l’Eryngium s’est perdu dans la masse d’autres attributs. L’australis pourrait venir de l’autre hémisphère mais il est là bleu dans le sacre d’un Baptisia. L’esthète hastata ‘Pink Spires’ rivalise avec sa grande sœur de Buenos Aires -dans la famille je demande- Verbana ! Les pépinières défilent comme des marchands de rêves, marchands de Rome dans un temple. Le potager entouré de son enceinte murée a soudain l’évocation d’un cloître. Repos. Les jonquilles fânent au verger, des tulipes jaune pétant éclairent les massifs de ce potager classé jardin remarquable. La terre des carrés est labourée. Sol nu. La vigne sans feuilles. Seule la Clematis armandii offre sa profusion à notre sortie comme la promesse de l’abondance. L’opulence.

Mais c’est parfois Sous Un Arbre Perché que l’on s’échange quelques mots en toute simplicité. La Bretagne, sous quelques gouttes, avec la découverte par la pépinière des Korrigans du Teucrium. Les adjectifs nous manquent. Une chose speciosa comme un introuvable Telekia, faux espoir de la pépinière de collection Les Avettes. Comme si à Saint-Jean, la littérature latine était d’un autre temps, avait perdu ses lettres de noblesse. De pépinière en pépinière, nous sommes en quête de plantes comme de missives. Saint-Jean, tour de Babel où tous nous avons le même langage. Les anglicismes ont envahi les bouches : aux envies de couleurs ‘Red Arrows’ (d’un Veronicastrum), ‘Green Jewel’ ou ‘Orange Spider’ (pour Echinacea) ; aux accents d’un Elton John avec ‘Beauty of Cobham’ (pour Monarda) ou ‘Weeding Candles’ (pour Verbascum).

Saint-Jean et sa confusion des sens. La rencontre de deux mondes : l’ancien et le moderne. Ça s’entremêle, se tisse. On confectionne comme les alvéoles du colombier. Puis certaines plantes vagabondes sont en dehors : au parfum soi-disant de banane, ‘Longicuspis’ s’élancera en liane au-dessus de nos têtes où trottera peut-être une douce musique classique ‘Serenade’ (d’une Salvia) ou encore un goût de vin nouveau à la robe forcément lie-de-vin et au nom franchouillard ‘Beaujolais’ pour une Lysimachia… Voilà que les feux de Saint-Jean nous enivrent.

Douceurs angevines

En vadrouille. Un vendredi où tout le monde travaille, nous prenons la route. Traversant les coteaux, les vignes prennent de jolies couleurs, pour certaines dorées pour d’autres empourprées. Nous sommes dans le layon. Sur la route des vins.

L’Anjou est terre de vignobles en effet, terre de duchés et de belles lignées mais aussi terre de pépiniéristes. La douceur angevine y est certainement pour quelque chose. Depuis quelques temps, avec Benoît, nous avions décidé de trouver une pépinière en Anjou qui pourrait nous correspondre. Jacques Briant, c’était bien mais disons assez limité et très « vente par correspondance ».

Vers 11h, dans le village de Savennières, première étape : Hortiflor. Nous entrons dans les serres, personne sous les tunnels. Des pieds-mères de plantes vivaces mais une atmosphère de pépinière fantôme. Prêts à repartir, nous revenons vers le parking et c’est alors que nous comprenons que nous nous sommes fourvoyés en allant dans les tunnels «de culture privée ». Un étalage de plants de légumes anciens éveille ma curiosité mais les godets de vivaces l’attisent davantage ! J’avais envie d’une monarde mais celle proposée m’a laissé impassible. Dans les rangs, j’ai remarqué une échinacée blanche… Puis pénétrant sous la grande serre-magasin, j’ai été stupéfait de trouver Mrs Bradshaw dont j’avais très envie depuis un moment ! Mrs Bradshaw étant bien entendu une Benoîte (Geum chiloense). A la différence de la Geum à floraison précoce orange que nous avons eue au Jardin Mosaïque d’Asnières-sur-Vègre, ‘Mrs Bradshaw’ possède une floraison estivale double, rouge écarlate. Elle se plaira au soleil et dans notre terrain plus ou moins sec. Benoît, quant à lui, avec des images d’Hermannshof en tête, a jeté son dévolu sur Helenium bigelovii. Forcément, son voisin le ‘Rubinzwerg’ est tombé aussi dans le panier. Ce qui monte désormais notre effectif d’Helenium à cinq cultivars : a priori le ‘Ruby Tuesday’ brun rouge sombre, ‘Moerheim beauty’ orange cuivré, ‘Rubinzwerg’ rouge cuivré, ‘Baudirektor Linne’ rouge orangé et le petit dernier aux ligules jaunes, le bigelovii ! On dirait que l’on commence une collection, hein ?! Il est certain que nous sommes dans une phase Helenium. Ils sont peu exigeants et fleurissent longtemps. Cependant, au vu d’un panel de cultivars impressionnants, nous avons un peu de mal à distinguer leurs caractéristiques propres. Enfin, je n’ai pas oublié de repartir avec une Echinacea à floraison blanche : purpurea ‘White Swan’. Ses capitules blancs devraient se décrocher pendant toute la saison estivale de son centre conique orange-brun et finir en oreilles de chien battu !

La route du sud nous a conduits à Doué-la-Fontaine. Exit les rosiers. Le déjeuner sur un banc, près sans doute de l’hôpital local, a eu tout de même du piquant. Une chatte écaille de tortue, semble-t-il affamée, a animé le repas. J’ai dû partager mon sandwich crudités avec le petit félin sans oublier de beaux morceaux de flan coco ! Il nous a fallu raison gardée pour ne pas craquer pour cette Felina calina…

Aux Verchers sur Layon, la maison basse en pierres de Tuffe de la pépinière Plantagenêt se cache au regard du visiteur. Il faut faire tinter la cloche pour qu’une charmante dame anglaise vous accueille. La cour dévoile alors un jardin de vivaces au milieu d’un sol caillouteux. Passer les murs de la première petite enceinte, au nord de la maison un jardin d’expérimentation laisse vivre librement graminées et plantes vivaces. Déjà, l’environnement et l’esprit de cette pépinière nous ont séduits.

Les tunnels sont des portes vers des mondes époustouflants. Notre jardin naturaliste défilant sous nos yeux au fil des plantes bien rangées. Nous avons aimé retrouver la grande ombellifère du jardin d’Hummelo chez Piet et Anja Oudolf, Peucedanum verticillare. Des découvertes qui vous font du bien : Verbascum ‘Petra’ et Liatris scariosa ‘Alba’. Il nous a fallu faire des choix. Une indispensable pour Benoît (Hermannshof jamais très loin !) : Echinacea paradoxa qui fera certainement son effet lumineux dans le prochain massif du « dernier quartier ».

Il fallait pousser la visite dans les allées des pieds-mères de la collection de graminées. Apothéose. Notre élément. Comment ne pas craquer ? Se promettre de revenir ! Pour le Pennisetum macrourum par exemple ou une Echinacea ‘Tomato Soup’ ou encore Miscanthus ‘Morning Light’. Pour le moment les épillets argentés qui surmontent le feuillage rougeâtre du Miscanthus sinensis ‘Rotfuchs’ vont rejoindre le futur massif ‘dernier quartier’ au printemps prochain. Tout comme ce beau Panicum aux épis brillants, qui après hésitation entre le cultivar ‘Plantagenêt’ et ‘Sqaw Select’, s’avèrera être le second après lecture de l’étiquette, nous confortant dans notre choix de pépinière : une obtention de Piet Oudolf…