Chaumont, un parc à écrins : petits cabinets de curiosités

Depuis tous ces jours, des gens défilent sans me voir. Ils me frôlent à l’entrée secondaire, lorsqu’ils passent par le potager. Et puis, dans la lumière diffuse d’un matin, l’haleine chaude d’un enfant peut-être est venue me détacher du faible lien qui me retenait encore à mon géniteur, un Tragopogon porrifolius.

Tragopogon porrifolius

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C’est un akène à aigrettes, transparent virevoltant dans le vent. Pourtant serait-ce un bijou de l’éphémère. Il se détache de la boule cotonneuse se dispersant aux quatre coins des jardins, permanents ou non, semant la zizanie jouant l’improvisation dans ces théâtres de verdure, petits cabinets de curiosités… Il s’accroche à une aiguille d’un cèdre du temps de la Princesse de Broglie, bascule dans le vide dans un grand vertige. La chute est étrangement légère. Il glisse sur la rugosité de l’écorce d’un fût posé au sol, comme planant au-dessus de monts alpins ; percute. Le flot d’un souffle fait tournoyer, aspiré. Un entonnoir de bois rétracte, étire, rétracte les morceaux les rondins les troncs les rondins les morceaux. C’est toute la gravité de l’univers sous pression. Un tube semble tout aspirer. La spirale. Un trou, un trou noir. Dans les prés de Goualoup. Il est siphonné.
Carbon pool, Land Art par Chris Drury

Noir. Vous passez dans un tube, un tube digestif. La Nature, prédatrice, ici vous avale. On a mis la nature en cage, dans des caisses comme s’il s’agissait de félins féroces. Les couleurs qui prennent la lumière sont attractives pour les proies de passages. Sommes-nous ceux qui observons ce plantes carnivores au travers des barreaux ou est-ce nous que la Nature observe, dévore de son œil ? Noir.
Il contraste avec ses aigrettes blanches dans cette anti-chambre noire. La rareté réside dans les floraisons ou les feuillages empourprés, assombris presque noirs. La recherche absolue de l’impossible végétal : un dalhia noir ou un Sureau nommé ‘Black Lace’. L’univers se perd dans une obscurité, malléable comme le verre.
Vous vous déposez sur ces culots de bouteilles aux couleurs vives, alignées. Elles forment une grande paroi déformante. Derrière il y a un monde de coloristes, avec leurs plantes tinctoriales. On met en bocal les pigments comme on mettrait des épices, chères. Puis on tisse. Dans ces bouteilles éprouvettes, on dirait que l’on vous élève comme du coton.
Un akène aurait-il toute sa dimension si on le mettait comme ces précieux porte-bonheur, les trèfles, sous verre ? De la plante rare à la plante invasive, il n’y a parfois qu’un pas : du trifolium ou de l’oxalis lequel faut-il encadrer ? Au quel faut-il laisser la liberté ?
Vous, si léger, vous êtes-vous laissé enfermer dans ce tableau rempli de nuances bleues ? Peut-on contenir la beauté de la Nature dans une œuvre d’art ? La nature va-t-elle sortir du cadre ?
Il explore des caisses, des trésors comme un certain Phileas. Comme une bouture, il aimerait se mettre au chaud, dans un nid douillet, sous la verrière parmi les vieux outils. Tomber au fond d’un pot de terre où la paroi serait comme une rampe d’envol …
Une ascension vers le vide, vers le ciel. Vous traversez alors un désert de cactus et de plantes succulentes. La chute vous emmène dans un courant d’air, dans le courant de la Loire ; miroir majestueux où un jardin secret pourrait se refléter, changeant d’un cadrage à l’autre. Jardin secret dans un écrin d’herbes folles et plantes sauvages : Cirsium, Stipa et Sedum rampant. Comme si tout s’était semé de lui-même. Dans la profusion, vous voyez défiler des collections des rêveries des fantasmes avec un jardin comestible mis sur une table. L’opulence de la nature a un caractère sacré tout comme ces masques africains qui remplacent soit des têtes de fleurs soit leurs tuteurs.
Il est pris dans un tourbillon, bringuebalé tout à coup sur la surface d’un tamis. Parmi la récolte des graines. C’est dans ce jardin aux milles noms latins, dans ce jardin des graines qu’il se disperse.

La lumière se fait seulement sur une fougère. On est revenu où tout commence. Il y a une sorte de volcan et des plantes primitives, pionnières semblent s’installer après un bouleversement. Voilà, les mousses et les lichens colonisent. L’akène s’est posé ici en silence…
La lumière se fait seulement sur une fougère. On est revenu où tout commence. Il y a une sorte de volcan. Des plantes primitives, pionnières semblent s’installer après un bouleversement. Voilà, les mousses et les lichens colonisent. L’akène s’est posé ici en silence…

Lien sur le Festival International des Jardins : http://www.domaine-chaumont.fr/

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Chouette, elles sont là

Chouette, y es-tu ? Sur le chemin qui borde le jardin, le crépuscule s’installait dans mes pas. Soudain, au-dessus de ma tête, sortant tout droit des cytises, le vol silencieux d’un grand oiseau me frôlait. De grande envergure, avec un plumage brun strié de gris, qu’était-ce ? Un rapace, pensai-je. A peine la réflexion faite, un autre envol toujours aussi furtif traversait le ciel assombri.
Pas un bruissement de plumes ou de battements d’ailes, tout se fit dans un déplacement de fantôme. Rien ne m’effraya alors, bien au contraire je sentis monter en moi un sentiment de joie ! Et si le jardin était visité par des chouettes : Effraie, Hulotte ? Aucune certitude mais plein d’espoir !
Les jeunes quittent le nid pour faire des repérages alentour. C’est ainsi que l’on peut faire des rencontres diurnes inopinées. Les adultes, avec leur plumes couleur écorce, se confondent facilement la journée avec leur cachette arboricole. Ce sont donc des oiseaux très discrets. Lorsque ce soir-là j’ai vu ces deux oiseaux nocturnes, j’avais découvert une charogne de rat, sans doute devrais-je dire un reste d’arrière-train : les deux pattes et la queue. Coïncidence ?
« Effraie » viendrait d’orfraie qui désigne l’oiseau qui brise les os ! Ce rapace nocturne est donc un excellent prédateur pour les rongeurs qui ont envahi les Jardins de Calipso : mulots, campagnols et maintenant rats. Les chouettes, si elles s’installent dans une trogne alentour de plus en plus rare ou dans les vieilles dépendances des voisins, seraient-elles enfin le maillon fort qu’il manque désormais à l’équilibre de notre jardin ?
Alors, le soir au moment de me plonger dans le monde des rêves, l’esprit jouant au funambule entre clarté et obscurantisme, je tends mon oreille. J’entendrais dans le songe d’une nuit d’été le hululement ou la voix presque humaine, sinistre d’une Dame blanche… une complainte aux questionnements existentiels : hou, hou, où allons-nous ?

Plus d’infos grâce au Traité rustica des oiseaux du jardin chez Rustica éditions et à l’excellent article Prat !que Chouette… des chouettes de Jean-Pierre Fleury (http://www.pratique.fr/chouette-chouettes.html)

Kniphofia : l’infernal qui attise

Vous m’en auriez donné il y a quelques années que je n’en aurais pas voulu ! Je pense que je détestais les Kniphofias autant que, maintenant, les Phlomis jaune. Pour moi, c’étaient des plantes de cités pavillonnaires que l’on plantait en isolé sur un carré de pelouse. Et puis un jour, je ne sais plus trop comment c’est arrivé, il s’est retrouvé parmi un petit panel de plantes pour un petit massif ! Depuis, le Kniphofia uvaria côtoie, en association non réfléchie, un Calamagrostis ‘Karl Forester’, de l’osier et des Anémones du Japon (tomentosa rose et ‘Honorine Jobert’). Le plus incongru dans tout cela, c’est que désormais il trône devant le bassin en ligne de mire de la perspective centrale ! On s’est habitué à le voir dresser, comme un serpent à plusieurs têtes, ses hampes florales passant du rouge au presque jaune en fin de printemps. Les tiges, une fois fanées, peuvent être coupées forçant parfois une remontée en fin d’été – début d’automne.
Souvent en désamour, le destin semble s’acharner ! Au printemps dernier, nous avons retrouvé aux Pépinières Plantagenêt (Verchers-sur-Layon) un kniphofia : ‘Little Maid’ dont notre inconscient s’est nourri avec boulimie en regardant et regardant encore les images de Het Vlackeland. C’est un Kniphofia quelque peu trapu et discret. Il mesure 60 cm pour une envergure de 45 cm. Il fleurit en fin d’été et une partie de l’automne commençant par une coloration verte en boutons puis jaune pâle à maturité pour terminer couleur ivoire. C’est une plante plutôt résistante qui supporte la sécheresse même si ses pieds charnus en plein été apprécient la fraîcheur et sa tête le soleil. Le ‘Little Maid’ se marie très bien avec des plantes au style naturaliste comme la Verbana bonariensis. Aux Jardins de Calipso, ce kniphofia est intégré à notre jachère fleurie pour le moment, côtoyant le rouge flamboyant de l’arroche (Atriplex hortensis var. rubra). Reste à savoir si dans le temps, cette association sera réussie.
Comme un baiser empoisonné de Satan, nous comptons bien nous éprendre encore d’autres Kniphofia, nous laisser tenter par ‘Percy’s pride’ par exemple.