(Flou)

Il pourrait dessiner au râteau ces ondulations dans les graviers blancs. Poser ses pas dans celui de l’autre, confondus dans ces dalles d’ardoises au sol. La porte de la cave les attend, béante. Les culs de bouteilles en verre rangés dans leurs casiers font comme un mur étrange, déformant, flou dans ce jardin sec de Clermont-Créans.
Il marcherait entre le Loir et ce jardin classique avec ses Magnolia grandiflora en topiaire. Il pourrait s’enivrer des parfums des roses-thé chinoises et se perdre dans le labyrinthe de buis. Cependant il serait à la recherche désespérée d’une Agastache foeniculum. En toile de fond, l’ombre de la façade Renaissance du château.
Il y aurait cette odeur de Reseda introuvable. Cette petite fille sur le bout de sautoir parlant seule au milieu du second bassin d’une piscine naturelle. La maison aurait cette désuétude avec des volets vermoulus, devenus grisonnants par le temps. Le Sequoiadendron lui parlerait de ses peurs.
Il pourrait être cette lame qui taille en nuages ou par transparence. Etre ses quatre mains pour un jardin. Il pourrait être traversé par cette allée d’Ormes Sapporo Gold.
Il pourrait avoir forgé la grille il y a 250 ans pour cette ancienne entrée de relais postal. Il pourrait être cette eau dans le bassin maçonné collectée via des canalisations en terre cuite. Il pourrait être le reflet de ce jardinier crachotant les mots latins comme la radio près de la cabane au toit végétalisé grésille. Il pourrait être le capricorne qui fait abattre les chênes du parc. Il pourrait être ce soleil cuisant qui enveloppe les Cephalaria gigantea, les Sisyrinchium, les Bupleurum fruticosum ou encore les Centaurea macrocephala. Il pourrait être cet autre, ce jardin qui n’en est déjà plus un.
Il pourrait être ces cailloux qui accueilleront sans faillir un jour ou l’autre des graines de plantes pionnières. Elles lèveraient dans ce jardin de graviers.
Il serait alors ces Cerinthes qui mettent du bleu profond à l’entrée de graviers blancs.
Il est dans le flou. Dans la nuance, les couleurs. Il est l’Autre… rendez-vous.

 

Rendez-vous aux Jardins 2015 avec dans l’ordre de la promenade dans quatre jardins : Le Colombier du Vigneau à Souligné-Flacé, Parc et jardins du château du Lude (et sa fête des plantes), Le Jardin de la Grille à Durtal, Herbe folle et Digitale à Clermont-Créans.

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Laisser-faire… le vagabondage !

Ses petites pousses rouges, fragiles, ont fini par casser la terre avec une force inouïe. Nous guettions depuis des semaines son arrivée, s’étant fait à l’idée de ne pas le revoir grandir, l’Eupatorium maculatum ‘Glutball’. Mars et ses frayeurs de ne pas voir tout réapparaitre. Et puis la Nature nous invite à un étonnant voyage. Sans compter les vagabondages ! La Persicaria polymorpha semble être revenue du monde des morts-vivants. Avec l’hiver, souffrante ; avec avril, envahissante.
Les réveils tardifs sont parfois les plus étonnants. Plongés dans leur sommeil hivernal, les Hostas et les Rodgersias s’éructent à grande vitesse. C’est beau de voir tout ce monde grandir.
Des centaines de plantules recouvrent désormais le massif du dernier quartier. Fin mars, après avoir retiré cartons et feuilles qui recouvraient le dessin du futur massif, j’ai commencé à remuer la terre à l’aide de la grelinette. Puis, j’ai fini par céder à la tentation de l’engin mécanique : la motobineuse. Après plusieurs passages, en large en travers, et un écrasement des mottes à l’aide d’un croc j’ai planté une sélection de vivaces –en partie acquises à Saint-Jean de Beauregard. Ensuite, j’ai semé notre jachère fleurie Novaflore, censée attirer moult papillons ! Il ne restait plus qu’à laisser-faire !
Aujourd’hui, la taupe a grossi le trait : de ses monticules, elle a surligné le contour. Mais nous n’intervenons plus dans le processus naturel du tableau « évolutif ». Les vivaces ont été absorbées par les annuelles ou bisannuelles de la jachère qui semble se densifier de jour en jour. La Salvia pratensis ‘Serenade’ avec sa floraison printanière a pris de l’avance et sort du lot. Quant aux Briza media, elles ne sont pas en reste balançant leurs épis au vent. Ce nouveau massif, nous l’avons pensé dans la veine naturaliste la plus « hard » ! Pour cela, nous avons essayé de retranscrire l’idée globale du « manuel » Laissez faire ! L’art de jardiner avec les plantes qui se ressèment toutes seules (aux éditions Ulmer) : jardiner avec la nature et non plus contre elle. Nous avons planté dans l’optique de nous laisser surprendre, le choix des plantes était donc primordial : presque toutes vont se ressemer. Knautia macedonica, Verbana hastata, Verbascum bombyciferum, Sedum matrona pour celles apportées en godets. Tragopogon porrifolius (Salsifis cultivé) et Atriplex hortensis rouge (Arroche) en ce qui concerne les semis ajoutés à la jachère. Bien entendu sans oublier d’y placer quelques graminées : des Miscanthus sinensis ‘Rotfuchs’, Panicum virgatum ‘Dallas Blues’, Panicum  virgatum ‘Squaw Select’ et Pennisetum macrourum.

D’autres vagabondent déjà en dehors de leur massif d’origine ! Comme les Centranthus (Valériane rouge et blanche), les coquelicots (Papaver rhoeas) ou les Nigelles de Damas, les Juliennes des Dames (Hesperis matronalis) et pour la première fois cette année le Geranium phaeum. Sans le savoir réellement, nous avons fait du « jardin en mouvement », concept cher à Gilles Clément. Ce dernier n’est pas le seul à avoir le monopole du laisser-faire au jardin. Notre ouvrage cite entre autres Wolfram Kunick comme étant le « pionnier des pionnières » ainsi que la « vague hollandaise », notamment Piet Oudolf, Henk Gerritsen ou Ton ter Linden. Contrairement à ce que l’on peut croire, le laisser-faire demande un travail constant, quasi quotidien en ce qui concerne la gestion des « indésirables », prélevées manuellement. Un travail difficile puisque la main de l’Homme doit être insoupçonnable… Les jardins de Great Dixter et Waltham Place près de Londres en sont des exemples remarquables de « naturel » dans un écrin formel. Enfin, ce livre a été une source d’inspiration en me présentant le travail de la paysagiste Madelien van Hasselt dans son jardin néerlandais (eh oui encore là-bas !) : Het Vlackeland, ne laissez pas son nom vous échapper. « Son jardin est un merveilleux exemple de l’effet époustouflant que l’on peut obtenir en très peu de temps avec des plantes qui se ressèment spontanément. Il illustre la diversité obtenue, ainsi que l’ordre qui émerge du chaos ».
Il était lisse, juste dessiné. Bien cerclé. Je l’ai rêvé foisonnant, éparpillé, luxuriant. Maintenant, il vagabonde. Il m’échappe même.

laissez faire