Le champ de l’albatros

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Parfois je m’élève…Les volutes de fumées nuageuses font de ces ciels marins, comme des crachats de Turner sur la toile. J’ai mis du bleu-gris aux volets et aux portes pour nous rappeler des ailleurs, peindre des marines.

Je t’imagine écrasé, la peau dans l’herbe haute. Deux heures à l’arrêt, objectif ciel. Soudain je te pense en albatros de Baudelaire, « exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Mais celle que tu guettes, de son bleu aux ailes, c’est celle qui attrape le ciel. La mésange bleue, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, se joue de ton regard inquisiteur de photographe s’engouffrant avec célérité dans le trou ovoïde et noir du nichoir. Tu t’étonnes encore de la voir emménager aussi vite dans notre nichoir fraîchement fabriqué et posé sur un piquet au fond des jardins de Calipso. Nichoir en contreplaqué marine et un toit en bleu ardoise ! Le photographe a ses moments de poésie maudite : attraper l’instant. Et puis à bout de patience, elle s’offre à toi et à ton objectif, la mésange bleue sur le trou de la façade de bois.

Côté cour, le théâtre n’est pas en reste. Il y a des matins où tu vois par la porte vitrée le bal des mésanges et du feu rouge-gorge (1) à la mangeoire : cage dorée pour nos amis les oiseaux car elle leur offre graines de tournesols, morceaux de pommes, boules de graisse pendant l’hiver, hiver qui s’achève… Un autre nichoir type boite à lettre (2) fixé sur une ouverture de l’atelier attend sa famille de mésanges bleues aussi.

En attendant, tu t’étonnes de la population piailleuse colonisant le rosier grimpant ‘Graham Thomas’ près de la petite dépendance. Tu t’habitues à les voir se disputer un bout de branche dans le frêne près du poulailler de la voisine. Sans en saisir tous les cris, toutes les nuances, les couleurs, sans en saisir les chants.

Le champ vaste d’entrevoir ce peuple, petit peuple d’insectes au sol et d’oiseaux dans les airs, qui hante les jardins.

Soudain, un illustre inconnu vient se poser brièvement sur le haut d’un des rondins de châtaignier, s’amusant de notre ignorance, de notre bassesse. C’est tout à coup ta part de rêve, ta part belle d’albatros. Un rougequeue peut-être… L’envol.

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Les oiseaux ont la liberté de l’insaisissable.

  1. « feu rouge-gorge » : cet hiver, nous avons posé des pièges anti-mulots pourtant protégés par des pots en terre cassés. Seulement, nous avons eu le regret de trouver « notre » rouge-gorge bêtement assassiné –par nos soins !- Depuis, toutes les tapettes ont été retirées…
  2. « nichoirs type boîte à lettre » : j’ai adapté le modèle proposé dans l’excellent ouvrage Le Traité Rustica des oiseaux du jardin aux éditions éponymes.

En image à la une, un pinson des arbres qui, en ce moment, se fait remarquer par son chant singulier.

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Les brèves – 4 avril 2015 – Le rose sous la grisaille

Il y a tout à faire. La mauvaise météo nous fait trépigner d’impatience. Partout, ça bourgeonne. Dès l’entrée au jardin, l’arc de charmille fait du forcing ! Les amélanchiers sont dans les starting-block. Tout comme le Malus ‘Everest’ ou encore le Fothergilla. Puis, il y a ce qui est déjà là : le rose des tulipes ‘Angelique’ fidèles à leur printemps, le rose retrouvé des fleurs du Magnolia x soulangiana –qui ne s’étaient pas montré l’an dernier- et le rose presque japonisant sur branches à étage du Prunus ‘Accolade’ ! C’est le temps du ‘rose’ sous la grisaille.

Dans ce décor, difficile encore de travailler la terre. Benoît veut pourtant s’y coller, vite découragé par le chiendent qui cohabite avec les iris. Finalement, il rendra la blancheur au jardin sec extirpant ‘mauvaises herbes’ dans le sable et une marmaille de Stipa tenuifolia, semis spontané. Pendant ce temps, j’intensifie le bleu aux volets et aux portes dans la cour par une seconde couche.

Des couches, le composteur en était plein à craquer. Il est temps d’en répandre une partie sur notre premier cercle de pelouse pourrie ! Notre compost n’est pas encore au top : on retrouve trop de branchages mal décomposés et de l’adhésif provenant des cartons. Un broyeur ne serait pas un luxe et la présence de carton sera désormais limitée.

Une fois épandu, le compost recouvre une bonne surface du premier cercle. Au croc, je retire les déchets puis le sol nivelé j’effectue directement mon semis de gazon (spécial piétinement… à voir…), enfouissement de la graine et hop un coup de rouleau. La pluie s’invite dans un crachin. Je finis de retourner le reste du compost.

Avec la chienne, on sent le mouillé. Pourtant, je me laisse aller à la flânerie. Pendant que les vivaces poussent, une envie d’installer un petit poulailler à la place de mes pots en pagaille de boutures me traverse l’esprit. Après réflexion, je m’emploie à nettoyer la petite pépinière, trier le mort du vivant. Une pose d’un bout de bâche et les pots alignés et me voilà à rêver d’une autre alternative aux poules : développer notre ébauche de pépinière et lui donner un nom aux couleurs néerlandaises : Les Bouquets d’Anja (Anja’s bouquet)…

CHAPITRE 4 : Le miroir et la grenouille

Alors que les embruns balayent l’étendue encore trop nue des Jardins de Calipso, la surface du petit carré d’eau verdâtre frémit à peine. Les poissons sont encore plongés dans leur léthargie hivernale.

Où est passé le temps où le miroir d’eau reflétait son premier ciel gris-bleuté, jouant des cumulus dans ses remous ? L’opacité de la pièce d’eau est devenue une fenêtre sur la profondeur, où y puiser les mystères de la vie…

Une pioche pour seul outil dans la main, creuser un « énorme » trou dans le jardin relève parfois d’un travail de forçat. Mais à chaque rêve démesuré et monumental sa part d’esclavage ! Cette envie de pièce d’eau, je l’ai imaginée, ressassée sous différents projets : deux bassins à demi enterrés, l’un se déversant dans l’autre, des bassins surélevés en bardage bois, un bassin traversé par des pas japonais à fleur d’eau… Concrétiser l’impossible : le miracle de marcher sur l’eau. Mais il fallait redescendre sur terre ! Surtout remuer des mètres cubes avec ma seule pioche et pelle… Pendant un an, les quelques rares visiteurs-amis des jardins de Calipso ont cru que je creusais… une tombe ! On croirait un projet pharaonique, cependant ce bassin dont je vous parle fait aujourd’hui trois mètres sur trois, sur à peine 70 centimètres de profondeur. Un petit cube d’eaux stagnantes au milieu d’un jardin de cercles. Où la vie néanmoins s’est bien installée.

Comment dénombrer la foule de poissons rouges et carpes koï qui occupe ce petit espace ? Détruire ou non ce chapelet d’œufs noirs que des amours de crapauds ont abandonné là ? La vie a bien tenu sa promesse.

Comment croire que la vie sortira de ce trou béant, cicatrice qui a marqué pendant une année entière le jardin. L’herbe y avait repris ses droits quand enfin les derniers coups de pelle ronde ont eu raison de mon ambition. Au printemps 2013, j’installe enfin mon géotextile au fond du bassin dessinant les gradins qui accueilleront plantes de rive – iris des marais, hippuris, salicaires – et au plus profond nymphéas. Tout autour, j’avais décapé la plisse afin, comme dans un puzzle, de la reposer sur les bords de la bâche espérant que la surface de l’eau viendrait lécher la pelouse, comme un miroir posé au milieu. C’était faire de l’à-peu-près n’ayant pas vérifié l’horizontalité du niveau ! La bâche coupée sur mesure d’une épaisseur de 0,6 mm (pour accueillir plus tard des poissons) a été ensuite dépliée pour venir épouser les formes du trou cubique. Des pierres et des bûches de bois ont maintenu les bords de la bâche puis ce fut le moment –grand moment- de la mise en eau progressive qui a effacé les gros plis de la bâche. Celle-ci venant épouser parfaitement son écrin.

Les jours d’après ont fait se noyer notre regard dans le reflet encore transparent des branches déployées du noyer…

Aujourd’hui, on jette un regard dans le rétro. En images sépia semblent défiler nos temps contemplatifs passés sur le banc à voir croître les fleurs des pondeteria, à guetter le dos multicolore des koï, s’émerveiller du recroquevillement de la fleur de nénuphar à la tombée de la nuit ou encore à écouter l’imperceptible battement d’ailes des libellules, prêter l’oreille s’imaginant entendre le drôle de coassement d’une grenouille verte. L’inattendu. L’impromptu de la vie.

Ce que la fable ne dit pas, c’est que le miroir se verdit d’espérance de refléter tant de beauté lisse et nature morte quand la grenouille vient troubler sa quiétude dans un Big-bang de ronds dans l’eau.

Les étapes de la réalisation du bassin :

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