Particules élémentaires : dans l’ombre des Jardins de Castillon…

Quand on pousse la porte étroite des Jardins de Castillon, ce sont des effluves d’une vieille maison de vacances avec ses vieux objets et l’odeur des vieux livres qui nous reviennent. Cela nous fait chanceler dans un univers proustien.
Le matin même, nous remontons le temps. Le temps retrouvé de milliers de jeunes hommes, dix-sept ans à peine pour certains avec une hargne rimbaldienne ; américains, britanniques et français qui débarquaient sur les plages normandes. Ne restent que ces croix blanches qui fleurissent, dormant comme dormirait l’insouciance, allongées sur un tapis vert gazon. Des jeunes hommes bercés par la nature qui trouvent le repos.

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« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, /Je me suis promené dans le petit jardin » (Après trois ans – Paul Verlaine)
« C’est un trou de verdure où chante une rivière, / Accrochant follement aux herbes des haillons / D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, /Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. » (Le Dormeur du Val – Arthur Rimbaud)
Le paradis est un dégradé de verts. C’est l’espérance sur chaque seuil des chambres en terrasse qui nous attend patiemment aux Jardins de Castillon. On entre comme dans un temple avec quatre Cornus controversa ‘Variegata’ pour piliers. Le rosier ‘Shakespeare’ invente un parfum au velours, léger. Flotter comme marcher sur l’eau avec de grandes dalles de béton posées à fleur de surface. Une petite fille de pierre en liseuse, l’âme égarée au-dessus d’un bassin où les nénuphars combattent l’immobilité. Des rodergsia roses peuplent la rive gauche. Des Astilbes . Les striures des hostas.

Les fenêtres végétales s’amusent de mise en abyme. Le jardin dans le jardin. Celui-ci démultiplié à l’infini. Deux en un, une grande allée jetée comme un pont. Traverser. Des mondes parallèles. Le gazon a des bandes rectilignes vert clair vert foncé. S’incarner en poisson dévidant l’eau. Descendre dans le foisonnement d’un fleuve : l’ombre dans l’espace fait scintiller les dorés, comme des étoiles qui meurent. Un taxus en cône s’illumine tel un phare quand un amas de Filipendula hexapetala ‘aurea’ gravite au bord du petit fleuve artificiel. Plus loin dans un théâtre de verdure un berberis ‘Faisceau doré’ éclaire un massif. Illuminations.

Des chambres à la rigueur de hautes haies sont comme autant de cellules où la vie grouille. Un miroir hexagonal renvoie au vide quand la cellule suivante se divise en deux chromosomes identiques composés de Crambe cordifolia, Cephalaria gigantea, Potentilla ‘Flamenco’, Ligularia Stenocephala ‘the rocket’, Cotinus, Alchemilla mollis…

Flotte aussi dans la dernière chambre, petite galaxie ou électron libre, une particule lumineuse. Geranium thurstonianum de son pointillisme se déploie en une multitude de fenêtres dans l’ombre géante d’un univers étirable.
Fait de superpositions, les Jardins de Castillon. Ici s’est jouée la bataille entre l’ombre et la lumière. Le soleil est un dieu que l’on cache, les ténèbres n’ont que la profondeur de la beauté. Colette Sainte-Beuve, pionnière en matière de vivaces, semble défier le temps. Multipliant comme se reproduisent dans l’obscurité les particules élémentaires. De la mitraille. Des éclaboussures de sève écarlate jusqu’aux plages. Sans débarquement. Dans le fracas du silence des eaux paisibles quand le soleil crève l’océan.

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