CHAPITRE 1 : Cercles entrelacés

I

La patience. Il faut attendre un bon quart d’heure avant de voir apparaitre de l’eau trouble un nuage irisé. Pendant quelques minutes, les flocons flottent, de mille couleurs, sur la surface de l’eau. Dans une explosion jusqu’aux pieds des pondeteria. Sur le banc, assis à côté l’un de l’autre, nous attendons. Les soirs d’été, nous laissons le miroir d’eau carré nous contempler. Benoit boit sa bière. Le noyer se découpe comme une ombre chinoise. Et puis, enfin, les voilà. D’abord, le plus repérable, le gros poisson bien rouge. L’argenté suit. Goulument, la tricolore claque la surface de son poids de sumo. A l’écart, il y a la bicolore noire et orange. Solitaire. Elles s’habituent, le temps d’un coucher de soleil estival, à notre présence. Leurs bouches ouvertes avalent, gloutonnent. C’est la danse nocturne, c’est la métaphysique des tubes. Elles absorbent l’ombre. Des demi-dieux, nos capes koï. Alors, nos gestes lents de simples mortels les rappellent dans les méandres profonds de l’éternité du miroir d’eau. Ce miroir qui reflète le monde, notre microcosme : les Jardins de Calipso. Les quelques bulles se dissipent. Le crapaud, suspendu par le fil de sa patte à une feuille de nénuphar, garde son immobilisme. Un, deux, trois : Soleil ! Les calamagrostis bruissent dans la brise. Les chauves-souris, pipistrelles sans doute, froissent leur cape au ras de nos têtes. Ah, j’oubliais le protagoniste nomade, cette libellule tigrée or et bleue qui sort d’on ne sait z’où ! Elle grésille, de ses battements d’ailes. Comme la fée clochette. Tout s’éloigne dans le ciel du miroir. Les volutes de fumée qu’expire Benoît enveloppent la lune et les étoiles d’un mois d’août. Le jardin est notre histoire que nous allons vous conter.

            Métaphysique des tubes

II

Le chemin est la frontière. J’y suis arrivé la première fois en opel tigra bleue, en hiver. Je me rappelle encore du portail pourri en bois ouvert sur la cour. Vide. Un reste de gravier gris pilonnés par le passage des voitures garées au fond de la cour. Je viens pour louer. La maison est vieille avec ses poutres foncées au plafond et ses tomettes rouges au sol. Il faut traverser le chemin qui mène aux champs de céréales pour voir le terrain. De l’autre côté. La maison sur une commune, le champ en friche de mille mètres carrés environ sur une autre. Ce sera deux mondes.

Pour le moment, dans le froid de novembre, je découvre une petite prairie non fauchée close de haies, plutôt de ronciers. Deux cerisiers en émergent aux antipodes. Un noyer a pris ses aises dans la haie mitoyenne avec mes futurs voisins. Il semble être au centre de tout. De tout ce rien. Le jardin est un champ rectangulaire laissé à l’abandon. Il y a quelques années, un vieil homme le cultivait en potager, déclare le propriétaire. Je pense souvent à la renaissance. Il y avait eu. Il n’y avait plus. Plutôt la nature avait repris.

Ce qui semble être le néant est rempli.

L’herbe était haute. Il fallait faire le vide. La main posée pour la première fois sur ce jardin fut donc meurtrière. L’arme, un pulvé. Puis la débroussailleuse trancha, telle une assoiffée sanguinaire, l’épaisseur des ronciers et aubépines. Après des jours, le feu vint parachever la fête, dans les branchages. Je fis place nette. Le jardin serait à nouveau ouvert. En contrebas, le chemin demeurait la frontière. La cour désertique accueillait déjà le Pinus mugo Mughus, les quatre buis parallèle au muret au chapeau d’ardoises. Un laurier sauce, un romarin, une sauge le long de l’atelier. Un rosier grimpant orangé sur la petite dépendance. Non loin, le Phillostachys nigra serait près du puits. Le cytisus ‘Zeelandia ‘ (mort depuis) s’embraserait près de la porte d’entrée. Trois pas japonais pour nous mener à l’intérieur. La Campsis grandiflora ‘Mme Galen’ montrerait sous peu sa volubilité près du portail. C’était une esquisse.

Le tableau n’a eu de cesse d’être en mouvement depuis.

Car du rien naquit tout le reste.

Ce chemin aujourd’hui, Benoit et Moi, nous le traversons chaque jour pour passer la frontière. Nous sommes ces passe-murailles qui cherchent à planter de ci de là des petits riens qui feront notre tout.  

III

Les cercles.

Le rectangle. Plutôt une sorte de parallélépipède au milieu des champs céréaliers sarthois, à ciel ouvert. Coucher sur une feuille A4 des lignes. De ce lieu cloîtré, vous allez créer. Dessiner de votre main le Big Bang. Il vous faudra rejoindre l’infini.

Vous voulez exploser l’espace clos. Déborder. Se dessinent alors dans votre imaginaire et sous la courbe du crayon, trois cercles entrecroisés dans lesquels l’être pénètrera du plus petit au plus grand. Le troisième, le plus grand, sera comme inachevé. Ouvert sur la parcelle voisine, le monde d’à côté. Finalement, l’idée vous plaira. Vous y verrez des signes. Ces trois disques feront comme éternellement une éclipse. Un alignement de trois astres. Une planète, une lune, un soleil. La planète ne sera pas la planète bleue, la lune ne sera pas rousse et le soleil ne sera pas jaune comme sur les dessins d’enfants. Tout ici sera vert gazon.

Le noyer vient ombrager le dernier disque. Lui-même étant au milieu de la haie mitoyenne, il se plante alors en un point fixe sur un de la multitude de cercles invisibles que crée, d’un coup, mon fer à béton ; lequel devient le centre où fusent les rayons. Mon fer à béton piqué dans la terre et relié à une corde représente alors, dans l’espace, un compas géant. Les courbes que je dessine creusent des sillons. Le filet. Sur le contre-filet plus tard se sèmeront autant de graines comme autant d’étoiles.

La matrice fut ainsi créée. Trois rouages. L’engrenage commença. La spirale.

De ces trois bulles flottantes, siamoises, parsemées au vent, vous vous téléportez dans une station spatiale où gravitent tout autour des modules : d’abord le potager, à l’ouest, en forme de drapeau avec une croix scandinave que l’on emprunte comme une allée enherbée. La quatrième branche s’étire pour former une nef par laquelle vous pénètrerez. La nourriture terrestre dans un temple cerné de Buxus sempervirens. Ensuite, le reste de l’espace laisse place dans un premier temps à de la jachère. Viendra le temps, au fil des saisons, d’un carré miroir d’eau aux limites de la courbe du grand cercle. Au fond, comme détachée, une goutte d’eau engazonnée pour un jardin intimiste avec fenêtre sur la campagne. S’érigeront aussi tels des menhirs bien éphémères des piquets de châtaignier, clôture ne retenant rien. Ne servant à rien, sinon à soutenir  Clématis ‘Early Sensation’ et Passiflora caerulea .

Comme à votre habitude vous restez immobile planté là comme  cette libellule-tigre posée au-dessus des étamines. Celle-ci éparpille dans son vol le pollen. Tout ceci se dérobe, se diffuse en dehors du cadre : hors-champ. Eclaboussé de forme de vies. Vous vous fondez, je me fonde. Dans le paysage. Pour peu que vous vous réveilliez, je me croirais dans le jardin… planétaire…

Jardins de simples…amateurs

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Dans notre belle France (et Navarre), des jardins exceptionnels sont regroupés sous le label « Jardins remarquables » pour notre plus grand plaisir des yeux. Il n’y a pas de vacances, de congés de fin de semaine où je ne me précipite à la recherche d’une visite de l’un d’entre eux. J’essaierais d’ailleurs, dans la limite de mes connaissances informatiques, de créer un lien (voire un top 10 !) des jardins remarquables visités. Ces jardins remarquables sont souvent de vrais petits écrins de beauté, maîtrisés, façonnés par la main de l’Homme. Un jardinier. Un jardinier ou des jardiniers qui ont su (voulu) se soumettre à des règles et conditions strictes pour obtenir ce label.

Mon but, avec ce blog jARDINS (non) reMARQUAbleS, est d’affranchir le jardin de toutes règles ou conditions. Le souhait est que des jardiniers amateurs puissent parler et faire visiter leur jardin sous aucun label, dans la gratuité la plus totale. C’est l’envie de voir les jardins ouverts et remplis de libertéS ! C’est vous donner des conseils, me poser des questions auxquelles vous aurez des réponses. C’est publier les photos de votre jardin anonyme. C’est un peu un jardin partagé… virtuellement.

Allons voir les vrais jardins, ceux qui ne sont pas labelisés donc, ceux qui ne sont pas super entretenus, ceux qui n’ont pas forcément des sujets de collection. C’est-à-dire le jardin de Monsieur Tout-le-Monde avec ses ratés, ses herbes folles, avec ou sans plan de conception, avec ses 4 mètres carrés ou ses 8 hectares, avec son ombre ou son plein soleil, sa glaise ou sa tourbe, son silence ou son vacarme, son ça pousse ou ça pousse pas, son Stéphane sans Noëlle ou Noëlle sans Stéphane, ses pesticides ou sans je préfère, un Cornus controversa ‘Variegata’ ou non ! Bref, allons voir nos jardins qui n’ont aucun intérêt sauf celui de s’y sentir bien et d’y créer notre petit eden, notre petit monde rien qu’à nous !