Bout de Terre

Les cris des enfants concurrencent le chant des oiseaux. Nous veillons sur un jardin fantôme. Prenez au fond de la ruelle, nous sommes au bout de la voie : dans un couloir. Certains diraient dans une impasse. Nous choisissons la transhumance.

Une pelouse en façade. Une de plus en alignement de ces petites maisons type ouvrières. Les fenêtres ceinturées de briquettes rouges. Une façade triste, mine grise. Une porte, deux portes plutôt, comme un sas pour rejoindre un jardin de poche à l’arrière, cloisonné par de hauts murs d’écoles. A l’étroit dans des pots, les Jardins de Calipso survivent un peu  dans ce rectangle de verdure, emprisonné dans ce grand univers de cours d’écoles bitumées. Les cloches de l’église tellement voisine côtoient-elles l’air débonnaire de chouettes Effraie ? Nous sommes au 15 d’un boulevard, dans un gros bourg mayennais. Village perdu dans une grande plaine où les seigneurs sont les chevaux. Le cheval a ici son panthéon. Les clôtures aux palissades en bois courent sur des kilomètres, formant comme une symétrie axiale aux champs de céréales trop réguliers –où pas un seul épi ne dépasse-champs d’une agriculture conventionnelle qui dessinent ce paysage du haut Maine. C’est ici, dans une bulle remplie d’ennui et d’attentes, que Benoît et moi avons posé quelques valises, plutôt quelques pots.

Les trois carpes Koï sont mortes, cet été sous le soleil brûlant, dans un suicide. La lessiveuse qui leur servait alors de sarcophage se remplit désormais de l’eau de pluie, débordante de vide.

Des cannes noires de Phylostachys se dressent à différentes hauteurs pour barrer un petit potager. Un écran, une clôture inspirée de celle qui forme l’enceinte des jardins du Quai Branly à Paris. Les mésanges charbonnières viennent s’y percher en haut des cimes donnant un léger mouvement de balancier au bambou. Dans cet ilot de verdure emmuré comment faire entrer la Nature entière, toute la biodiversité ?

Un composteur construit avec quatre palettes pourrait bien attirer quelques rongeurs indésirables mais il accueille déjà certainement nombres d’insectes volants ou décomposeurs. Ici la nature morte pour commencer l’entrée de la biodiversité. Puis à l’automne, s’est ensuivi l’installation de nos deux nichoirs à mésanges, très vite visités. La grelinette a refait quelques sorties aussi dès l’automne dernier pour travailler une petite parcelle où engrais verts (trèfle incarnat et  seigle) ont été semés. Notre cage a été suspendue devant la fenêtre de la cuisine faisant office une fois de plus de mangeoire avec graines de tournesol et boules de graisse. Cependant, celle-ci proche de la maison n’attire « que » les mésanges et rouge-gorge, familiers. Alors en janvier dernier, j’ai décidé de construire deux nouvelles mangeoires : une format boite à lettres qui se trouve vers le fond du jardin emmuré, la seconde en forme de plateau surmonté d’un toit double pente placée sur un piquet de châtaignier au centre de la pelouse du jardin d’accueil. Quelques heures après leur installation, les deux mangeoires étaient visitées. La Nature sait se faire très vite une place, même dans un si petit espace. Suffit d’un interstice. Nous attendons aujourd’hui toujours la venue des chardonnerets, patiemment. Progressivement après les mésanges, nous avons vu les pinsons des arbres venir évoluer autour des mangeoires et au moment où j’écris ces lignes je peux observer un couple de Verdier qui squatte ! Un couple de rouge-queue a fait depuis peu son apparition, arpentant non pas la mangeoire mais le sol de notre bulle de nature… Désormais le ciel de ce bout de terre, jardin du 15, s’est animé.

Dans ce jardin clos, comment accueillir plus d’insectes auxiliaires ? Par une porte, sans nul doute ! Une porte en chêne vermoulu attendait une seconde vie, gardée précieusement sans trop savoir quoi en faire. Et si d’une porte en vieux chêne nous ouvrions un hôtel… à insectes ? Déclouer les planches, scier. Le tour était joué, ou presque car il m’a fallu glaner quelques palettes par ailleurs. Le plus dur était de nous persuader de l’efficacité d’une telle structure. Après documentation, nous sommes tombés sur un modèle présenté par Terre vivante, celui d’un couple allemand Helga et Hans-Dieter Sachse. Un modèle loin de celui que l’on vous vend une fortune clé en main dans une jardinerie : vous voyez bien celui qui fait joli, qui fait plastique ! D’abord, je pense qu’il faut le fabriquer soi-même avec une certaine connaissance des insectes que l’on peut accueillir. Pour les bourdons, j’ai fait une boite avec un trou d’entrée d’un centimètre de diamètre avec en-dessous une planchette d’envol. La chambre a été remplie de foin. Une autre boite avec des fentes horizontales a été remplie de paille pour les chrysopes. Des briques creuses pour les abeilles solitaires, des pierres au rez-de-chaussée pour des orvets ou lézards, des pommes de pin à l’étage pour les perce-oreilles. Également, des tiges creuses de Sambucus (Sureau) ou de plantes vivaces trouvées sur place tel l’Eupatorium accueilleront peut-être des abeilles. Quant aux rondins de bois percés, ils seront visités par des abeilles et guêpes solitaires, les osmies. Les carabes disposeront de vieilles branches et, de leur côté, les insectes xylophages  de vieux bois empilés. Enfin, au centre de notre hôtel, on observera trois petits pots en terre cuite retournés et remplis de foin pour nos amis les forficules !

Dans ce jardin clos, comment s’ouvrir, s’offrir le vol d’un papillon ? Semées au début de printemps graines de phacélie, moutarde blanche, panais et cosmos (Sensation blanc) pointent derrière la basse clôture en treillis soudé. Des milliers de cotylédons dans un unique soupçon… Qui pour soupçonner qu’ici, au bout de rien d’un chemin qui ne mène nulle part sinon à nous, un bout de terre ferait sa part ? Ferait sa part.

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Entropismes

Une pluie battante cognait sur les vitres. Des dizaines de kilomètres parcourus pour voir un petit jardin qui semblait énigmatique. Sous la mousson. Aux confins de l’orne.

Athis, on dirait le nom d’une déesse ou d’un cinquième mousquetaire déchu ! Cette visite est lointaine, embrouillée, embrumée. Cependant, je ravive ce souvenir par une mélancolie, goût de la finitude. Notre reflet sous un parapluie dans les diverses miroirs, posés dans cet « Intérieur à ciel ouvert », renvoie à peine l’image. L’hydrangea bleu parmi les fougères, dans son pot, est pleinement dans son élément. Il éclaire. Il faudra plus loin se protéger sous une tonnelle naturelle, faite de bambous, laissant apparaître -par une sorte de jalousie vivante- le cube en verre, énigmatique. Posé en suspens. Est-ce la porte de sortie ? Ouverture sur un autre monde. Le monde après la pluie. Il pleut pour l’instant à l’intérieur. Et les dégradés de vert de l’autre côté du cercle, posé comme un emporte-pièce dans la haie, ont un air délavé. C’est confus. Je me souviens sans certitude de succulentes dans un jardin de gravier ou l’ai-je imaginé ? Je me souviens du gigantisme d’une ombellifère, la Berce du Caucase qui, selon le propriétaire du lieu, était urticante à un point qu’elle brûlerait au second degré – ou est-ce une exagération ? Cet « Intérieur » fut un refuge, un abri de quelques minutes sans jamais parvenir tout à fait à y pénétrer… Le monde après la pluie, peut-il de figer ? Athis, c’est réveiller l’esprit, le fantôme d’une œuvre. Aujourd’hui, elle a certainement disparu. Comme si elle n’avait jamais existé :

Des rubans noirs font une spirale au-dessus de nos têtes. Élevés. Un trou noir au-dessus de nos têtes. Y avait-il encore des feuilles, une frondaison, accrochées à ces hauts hêtres bordant le chemin ? Ces lattes de bois cloutées enlacent les arbres et les font se rejoindre. C’est une auréole sombre au milieu du bois. Le bois Charles Meunier-Velay. Des volutes.

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Sous son toit de feuilles d’un vert vigoureux, un cercle noir -limité mais sans fin – relie plusieurs troncs solides et bien droits. Comme une « ombre silencieuse » suspendue entre ciel et terre, il nous rappelle le cycle universel de la vie, la fugacité des interventions de l’homme et l’équilibre fragile de la nature. Rainer Gross.

Je voyage. De la poudreuse lancée en l’air qui disparait. Petites réminiscences. Je cherche constamment cette image d’Arte d’un mur qui serpente à travers des arbres d’une forêt, s’interrompt près d’une route pour continuer vers les torrents d’une rivière. Tout à coup l’écosse. L’écorce des arbres. Les volutes me rappellent. M’appellent. Le mur de pierres se finit-il plongeant dans la mer ou en émerge-t-il ?

Il y a ces cocons grandeur humaine, sarcophages en bois, de Chaumont. Il y a ces cairns au sommet. Il y a cette sphère –en osier ?- trônant au milieu du jardin de mon maître de stage, paysagiste. Il y a le land art. Dans les années 60, des artistes anglo-saxons veulent se libérer des diktats académiques et sortir des galeries, des écoles et même de leurs ateliers. Robert Smithson, aux Etats-Unis, est l’un des précurseurs ; celui qui va théoriser le land art. Il aura à son actif quelques œuvres notoires comme cette jetée démesurée en forme de spirale rappelant les tourbillons des eaux du Grand Lac Salé dans l’Utah au bord duquel elle a été construite. Spiral jetty, c’est son nom, est faite de boue, de cristaux de sel, de rochers basaltes et de bois. Cette spirale, enroulée dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, a été submergée pendant trente ans par la montée des eaux du lac avant de réapparaitre lors d’une sécheresse en 2002 pour enfin disparaître sous les eaux jusqu’à aujourd’hui. Robert Smithson est mort à l’âge de trente-cinq ans, laissant des œuvres inachevées.

Ces artistes travaillent en collaboration avec la Nature, ses cycles. Celle-ci leur fournit matériaux. Ils ont en commun la marche, la recherche et l’imprégnation de sites. Richard Long déplace des éléments naturels lors de ces marches, du bois des pierres des fleurs pour créer souvent des lignes. Des cercles. Ces auteurs du land art sont obsédés par des formes que l’on retrouve dans la nature. Et rien ne reste. Tout s’effondre. Comme les sphères, sortes de grosses graines de pierres ou de bois qu’Andy Goldsworthy construit, reconstruit quand tout s’écroule. Plusieurs fois d’affilé, il lui faudra refaire et refaire avant que la mer monte. Puis la marée emportera tout, un jour ou l’autre.

Le mur est-il toujours là ? Pour combien de temps ? Les pierres sèches se couvrent-elles de mousses, de lierre ? Tombent-elles ?

Que reste-t-il de nos deux corps en-dessous de l’auréole de bois noir entre les hêtres centenaires d’Athis après la pluie ? Des feuilles sèches jaunies entourées de feuilles brunes détrempées. Un léger contraste que le vent dispersera, sans que nul ne s’en aperçoive.

Le PONT

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Le jardin n’existe plus. Seules quelques photographies en noir et blanc peuvent témoigner du lieu. Une succession de marguerites en tapisserie accrochée à un mur termine l’exposition. Et si elles se mesuraient avec simplicité et naturel aux Nymphéas ? La foule déambule, se presse, comme dans ce paris haussmannien qui s’aligne sur les toiles, pour retrouver un morceau – ressentir ne serait-ce qu’une impression- du Petit-Gennevilliers. Gustave Caillebotte demeure un peintre impressionniste  dans l’ombre de. De seconde zone. En vérité tellement à part.

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La force et la dureté côtoient la fragilité et l’éphémère. Les bras dessinés des Raboteurs s’allongent sur le parquet. Les peintres en bâtiment contemplent leur travail devant une devanture sur un boulevard rectiligne. Enfin des jardiniers ont le dos courbé sur un potager. C’est le quotidien grossier des petites gens qui côtoie la beauté éphémère de natures (non-mortes) vivantes : des capucines comme des lianes, des bouquets de chrysanthèmes.

En ce dimanche de Pentecôte, mettre un pas devant l’autre (ou dans celui de Monet) paraît bien surréaliste. Le Clos Normand affiche complet. Le ravageur Homo erectus habilis sapiens debilitus fait tâche sur le tableau. Le bassin aux Nymphéas est cerné par une file incessante d’Hommes-fourmis, ouvrières d’une consommation de tourisme. Heureusement, Monet a su magnifier ces nénuphars, qui là nous semblent outrageusement communs. Laissons aux parisiens-parisiennes, aux anglais(es), aux asiatiques tout le loisir de s’extasier sur le petit pont vert arborant sa broderie de glycine.

Peut-être une promenade sur les bords de Seine découpés aurait-elle été plus propice à notre abandon des impressions ?

Et si le jardin remarquable était ailleurs ? Un jour plus tôt…

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Voici la prairie calcaire sur les hauteurs de Ballon (Sarthe). En chemin, un orvet se réchauffe au soleil, timide en ce printemps. Entre les doigts du guide du Conservatoire d’Espaces Naturels des Pays de la Loire, le lézard sans pattes glisse sous les yeux ébahis des promeneurs venus à la découverte des orchidées sauvages. Nous voilà hors du temps. Comme il y a environ 80 millions d’années, les Orchis continuent de peupler l’ensemble de la planète. Sur la prairie verdoyante, l’une d’entre elles se fait de suite remarquer en un pointillisme de couleur violacée : l’Orchis purpurea (Orchidée pourpre). Celle-ci ne se laisse même pas désirer, elle s’offre pleinement à notre regard de néophytes. Attirant toute notre attention si bien que nous nous étonnons, Benoît et moi, de pouvoir observer également de près la fleur jaune du salsifis des prés ! L’orchidée a développé des stratégies de survie incroyables pour traverser les millénaires, elle vit souvent en symbiose avec des champignons microscopiques. Pour se reproduire, cette monocotylédone use de stratégies très fines : une fleur qui imite la femelle du bourdon par exemple, qui leurre soit visuellement, olfactivement soit sexuellement. Nos orchidées sarthoises restent rares mais se fondent complétement dans la nature environnante, elles n’ont rien d’exotique. Elles sont terre à terre, se croisent facilement entre elles donnant naissance à de nouvelles variétés. Elles ne sont pas épiphytes comme celles que l’on peut voir dans les forêts tropicales où l’orchidée est reine. Elles restent de taille raisonnable comparé aux trois mètres de tige de Grammatophyllum speciosum (sans oublier son poids allant jusqu’à une tonne !) orchidée indigène observée à Singapour. A l’inverse, Bulbophyllum minutissimum en Australie ne mesure que un à cinq millimètres. Bref, il y a une multitude d’orchidées différentes qui s’adaptent à des conditions bien diverses. La Sarthe étant un département où nous pouvons en observer un bon nombre d’entre elles, tout en étant sensible à la sauvegarde de cette plante dont certaines variétés disparaissent régulièrement dans le monde. Observée à la loupe, une orchidée discrète nous adresse comme des grimaces : nous singe-t-elle ? C’est l’Orchis simia, orchidée singe. Chacune des six variétés rencontrées sur le Coteau des Buttes nous a laissé découvrir son labelle ponctué d’une couleur attrayante. Un pointillisme.

Gustave Caillebotte, admirateur d’orchidées et fervent soutien aux impressionnistes –ses pairs-, aurait-il préféré déambuler à nos côtés sur ce coteau niché, loin du brouhaha contenu dans le Clos Normand de son ami Monet ? Du côté des vraies impressions…

Le-Jardin-Potager-au-Petit-Gennevilliers

caillebotte le linge

Des ciels se confondent avec le froissement du linge séchant au vent. Des plaines de Gennevilliers à perte de vue devenues mirages, floues.

Le pont que nous ne franchirons pas, restant du côté des orchidées sauvages et des jardiniers.

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Conservatoire d’espaces naturels des Pays de la Loire

Musée des impressionnismes Giverny

Fondation Monet

Exposition Caillebotte, peintre et jardinier : jusqu’au 3 juillet 2016 au Musée des impressionnismes Giverny

Une année blanche

Ça s’éveille timidement. Un simulacre d’hiver s’accroche de façon morbide. Les silhouettes sont intactes. Statufiées. Si tout restait ainsi figé ?

Derrière une valériane blanche, le totem de l’entrée se dresse encore. Tu distingues à peine les lettres tracées à la peinture blanche. Le temps efface. Tu imagines l’été où tu reviendras, où la nature aura peut-être repris tous ses droits. Finalement, le jardin sera-t-il mieux sans toi. Te souviendras-tu de ce dernier printemps où le Magnolia perdait ses pétales sur le tapis vert qui supporte, comme Atlas en son temps, les boules de buis ? Te rappelleras-tu ces courtes tulipes dans le premier cercle qui de leur rouge faisaient comme un crève-cœur ? Peut-être verras-tu seulement dépasser quelques coquelicots parmi les hautes herbes, des Verbascum préparant leur floraison jaune ? Ce sera alors le jardin naturel et sauvage que tu n’as jamais osé imaginer ! Et si les scabieuses s’étaient ressemées, les euphorbes aussi, des Stipas. Là, le bleu métallique des Eryngium. Ici, le parfum envoûtant d’une menthe invasive. Ce pourrait-il que ce soit une prairie impénétrable ? Les jardins de Calipso en désuétude sentiraient le soir venu cette subtile et vague effluve de julienne des Dames. Alors, la biodiversité tant recherchée se sera installée. Le bassin sera-t-il devenu un trou d’eau rempli de vase où viendront s’abreuvoir un troglodyte, une couleuvre, un hérisson ? Et si la chouette était devenue la seule vraie propriétaire des lieux ?
Ou bien tout aura disparu. Plus une preuve d’existence des Jardins. Que restera-t-il de nous ?
Nous qui aurons emporté notre jardin dans un nouveau voyage. Comme une ruche qui déménage ; le jardin comme une poche crevée où les arbustes laissent des trous béants et les plantes des alvéoles vides. L’alignement de pots qui se multiplient au fond des Jardins est une arche de Noé qui semble être sur la ligne de départ pour une transhumance vers l’inconnu. Cette année, ce sont les Jardins de Calipso à l’envers : on déplante, on collecte, on classe. Comme s’il fallait sauver. Mais, c’est en ce printemps que les Jardins de Calipso se délitent. S’éteignent.
Ce sera pour eux une année blanche. Où le laisser-faire n’aura jamais été autant de circonstance.
C’est un entracte : rideau.

C’est dingue !

Dans les mains, il a l’air d’une boite de Pandore, ce livre. Un pavé des éditions Ulmer qui ne tient pas dans une poche mais que l’on peut emmener au jardin lorsque l’on y fait des « tours » ! C’est un livre fouillis que celui de Didier Willery. Dingue de Plantes. On dirait une autobiographie.
L’auteur connu des jardiniers (il publie notamment des articles dans L’Ami des jardins) nous raconte son jardin. Nous sommes dans l’intimité du jardinier, connu pour être conseiller du Vasterival. Ce sont des milliers de plantes qu’installe Didier Willery sur son lopin de terre (2500 m carré) dans le Pas-de-Calais. Cet homme est fou, fou de plantes ! C’est également un jardinier pas comme les autres qui revendique ceci dans son préambule : « Loin de moi l’idée de vous inculquer des préceptes ou des « règles » qui en matière de jardin n’ont généralement aucune valeur ». Tout est dit. Au fil des lignes et des végétaux présentés, on se laissera dévorer par la passion de ce jardinier. Ce ne sont pas ses plantes préférées qu’il nous dépeint mais plutôt ses « gourmandises », de petites collections. On en viendrait presque à s’intéresser aux feuillage panaché et feuillage doré qu’en temps normal on abhorre ! Il vous déniche quelques bonnes trouvailles : « Je préfère collecter des plantes qui répondent à une envie, un besoin, une situation. Cela me semble plus pratique, et surtout me préserve de la déception de ne jamais tout avoir… »
Pourtant Didier Willery est avant tout un planteur ! Ce sont des milliers de plantes qui s’agglutinent sur un petit espace. « Si je trouve une mauvaise herbe, c’est qu’il y a une place », ne lance-t-il pas de connivence avec son lecteur. Plus il plante, moins il y a de place pour celles que l’on appelle les mauvaises herbes. Et encore M. Willery s’ingénie à planter celles dont personne ne voudrait dans massifs et pelouse : des trèfles, des menthes en dehors de tout pot, des bambous, des Elymus (Chiendent bleu)… Si bien que ce jardinier-là ne connait pas vraiment les indésirables, « l’entretien, dit-il, devient léger ». Semblablement, la taille n’est plus une corvée de saison car Didier Willery taille tout au long de l’année au gré des « tours » qu’il fait dans son jardin.
Didier Willery ne semble prodiguer aucun conseil dans ce livre, seulement il se fait le témoin de ses expériences de jardinier presque amateur. Comment défendre la monoculture quand ces pommiers en cordons produisent avec abondance au contact de plantes aromatiques et mellifères ? Comment défendre la monoculture quand les plantes entremêlées dans une diversité, digne d’un joyeux Barbès, subissent moins d’attaques de maladies ou parasites ? Ensemble, elles sont plus fortes. Ce n’est pas un conseil mais une évidence de la nature. C’est aussi une belle morale qui s’impose d’elle-même : la non-utilisation de produits chimiques n’est pas une utopie. Ou alors ce bout de terre de D. Willery en est l’admirable contre-exemple ! Le style est foisonnant, débordant comme semble l’être le jardin. Le narrateur tacle les pelouses lissées de ses voisins comme il vous cueille en analysant sur un ton acerbe la bien pensance de ses contemporains.
Il nous dit que c’est possible d’aimer les plantes, à l’outrance à la passion, d’oser certaines associations. D’en rater, de se laisser surprendre par l’inattendu de la Nature. Laisser vivre son jardin comme il l’entend. Contrarier la nature, pourquoi faire ? Pourquoi tailler à cette époque quand on peut juste intervenir quand la nécessité s’en fait sentir ? Aider la nature, travailler avec elle. Pourquoi se tuer à la tâche alors que la nature travaille pour vous ? Intarrissable, Didier Willery vous raconte son jardin peuplé de personnages presque romanesques, ceux qui envahissent tout votre imaginaire comme ce Miscanthus ‘Gotemba’ qui le comble de son « invasion ». Des cannes rouges qui se dressent parmi la multitude. Des Méconopsis lumineux qui s’aventurent là « dans les endroits frais où il y a peu de place » comme des invasions barbares…
Amis jardiniers, faites un « tour » au jardin, laissez-vous déborder.

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Didier Willery, Dingue de Plantes aux éditions Ulmer, 395 pages
Ses plantes préférées, ses mariages les plus réussis , ses astuces pour intégrer les comestibles, son jardin au fil des saisons.

Talon d’Achille

Les rails se sont dérobés sous nos pas. Je voudrais coller mon oreille sur l’ancienne ligne de chemin de fer pour entendre un train imaginaire. C’est ici un peu la High line, version mayennaise. La ligne n’existe plus depuis quelques années, terminus Château-Gontier. C’est devenu sommaire : une simple allée pour la promenade. Mais, c’est ici, au milieu de la ville traversant rocades, longeant le lycée Curie et sa propre aire de compostage, le cimetière en jardin mandala que je me penche sur une achillée millefolium, en fleur, blanche parmi l’herbe grasse.
Ces achillées blanches que j’arrache à tour de main, désespéré d’en limiter la propagation au jardin. Pourtant ici, son caractère sauvage et résistant me séduit. Si la variété type pousse si bien chez moi, pourquoi ne pas en profiter davantage en plantant d’autres variétés botaniques ? Le jardin accueille déjà l’Achillea millefolium ‘Golden Plate’ à la floraison jaune d’or, au feuillage si bien découpé et odorant, aromatique. Placée d’abord sous le petit massif du pommier, elle a intégré il y a plus d’un an un autre massif où elle s’est faite malheureusement plus discrète. Cependant, je ne désespère pas de sa robustesse, sans doute va-t-elle cet été reprendre du poil de la bête ! J’apprécie ses longues tiges florales pour en faire des bouquets de fleurs séchées. Ses fleurs forment un joli plateau. La plante peut devenir vite envahissante.
Cependant, malgré un sol qui semble bien accueillant pour les achillées, je me refuse encore à en planter, et ce malgré leurs caractères tout à fait naturels. Le résultat d’une déception amoureuse ! Oui, en effet, ayant planté la variété ‘Paprika’, achetée vulgairement à Jardiland dans un godet, je me suis retrouvé bien déçu quand la floraison promise –intensément écarlate- fut venue, ou plutôt : ne fut pas venue ! Paprika avait tourné au sel de Guérande ! La floraison était tout bonnement blanche comme celle de l’ancienne ligne de chemin de fer de Château-Gontier. Depuis j’ignore les achillées.
Plutôt, j’ignorais les achillées, jusqu’à aujourd’hui…